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𝐋𝐞𝐭𝐭𝐫𝐞 𝐨𝐮𝐯𝐞𝐫𝐭𝐞 𝐚𝐮 𝐩𝐫𝐨𝐟𝐞𝐬𝐬𝐞𝐮𝐫 𝐉𝐚𝐦𝐞𝐬 𝐁𝐨𝐲𝐚𝐫𝐝 𝐩𝐨𝐮𝐫 𝐥𝐮𝐢 𝐝𝐢𝐫𝐞 𝐪𝐮𝐞 𝐭𝐨𝐮𝐭 𝐯𝐚 𝐛𝐢𝐞𝐧

𝑃𝑎𝑟 𝐽𝑒𝑎𝑛 𝑉𝑒𝑛𝑒𝑙 𝐶𝑎𝑠𝑠𝑒́𝑢𝑠

Cher ami, Depuis le lieu de tous mes maux, je compatis à ta douleur. Toi qui as tant réfléchi, enseigné et publié sur l’insécurité, tu en fais aujourd’hui l’expérience dans ce qu’elle a de plus cruel, de plus humiliant et de plus absurde. Tu ne l’observes plus à travers les outils du politologue, les concepts du professeur ou l’expérience du haut cadre de la Police nationale : tu la subis dans ta chair, dans ton silence, dans l’angoisse de ta famille.

L’insécurité que tu as si souvent disséquée est venue te chercher jusque dans une zone réputée protégée, comme pour t’apporter elle-même la conclusion de tes travaux. Malgré ton statut et ta stature, il s’est révélé que tu n’étais, dans la logique froide du système, qu’un pion remplaçable, une case que l’administration pouvait contourner, un nom que l’actualité pouvait ensevelir sous d’autres nouvelles. Tu es inspecteur général de la Police nationale d’Haïti, chef de cabinet du ministre de la Défense, professeur, chercheur, écrivain, expert en sécurité.

Pourtant, voici plus de deux mois que tu es privé de ta liberté et que les institutions auxquelles tu as consacré ton intelligence poursuivent tranquillement leur existence. Tes fonctions sont importantes, mais ton absence ne semble déranger aucun calendrier. On continue de tenir les réunions, de rédiger les rapports, de déplacer les cortèges officiels et de prononcer les discours. Ta chaise est peut-être vide, mais la bureaucratie, elle, ne souffre jamais longtemps des disparitions humaines. Je te considère comme l’un des rares intellectuels — au sens vrai et noble du terme — faisant partie de la Police nationale d’Haïti. Cette considération ne tient ni à tes diplômes ni à ta maîtrise des concepts. Elle vient de cette volonté constante de faire de la pensée une responsabilité publique.

Au-delà de l’uniforme, tu as tenté de comprendre l’État, ses faiblesses, ses institutions et la mécanique de notre effondrement. Tu avais fait le procès de l’insécurité; aujourd’hui, c’est l’insécurité qui t’a condamné, sans audience, sans défense et sans possibilité d’appel. Mais rassure-toi, cher ami : tout va bien! Le gouvernement va bien. Les véhicules officiels circulent, les bureaux ouvrent, les ministres ont toujours des agendas et les conseillers continuent de conseiller. Les communiqués savent encore condamner avec fermeté, les autorités savent encore se dire préoccupées et la République possède toujours assez de papier pour imprimer ses promesses.

Le pouvoir fonctionne selon sa définition préférée du fonctionnement : il se maintient. Il ne protège peut-être plus, il ne délivre peut-être plus, il ne contrôle peut-être plus son territoire, mais il occupe encore les bâtiments publics. Chez nous, cela suffit désormais pour déclarer que l’État existe. L’armée va bien. Les uniformes restent impeccables, les grades demeurent visibles et la souveraineté continue d’être célébrée dans les discours. Le chef de cabinet du ministre de la Défense peut disparaître avec sa famille sans que la défense nationale paraisse personnellement offensée. Une institution chargée de défendre la nation ne semble pas considérer l’enlèvement d’un de ses plus hauts cadres comme une attaque dirigée contre elle-même.

L’armée va donc bien, puisqu’elle n’a rien suspendu, rien bouleversé et, surtout, rien laissé paraître de son impuissance. La Police nationale va bien. Les sirènes retentissent encore, les patrouilles circulent là où elles le peuvent et les statistiques continuent d’être produites. L’un de ses inspecteurs généraux peut rester captif pendant des semaines sans que l’institution entre visiblement dans un état d’urgence permanent. Si la police ne peut retrouver l’un de ses propres dirigeants, le citoyen ordinaire comprend enfin la place exacte qu’il occupe dans l’échelle nationale de la protection : tout en bas, après tout le monde, dans une file qui ne mène nulle part. La Force de répression des gangs va bien. Elle possède un sigle, un mandat, des contingents, des déclarations et une existence internationale. Dans les grandes crises, nous avons toujours eu ce génie particulier : donner un nom impressionnant à notre espérance avant même de lui donner les moyens d’agir.

La FRG va bien, même si les gangs ont encore leurs territoires, leurs armes, leurs otages, leurs routes et leur calendrier. Elle va bien parce qu’elle existe dans les documents, et chez nous les documents remportent souvent des victoires que la réalité refuse de confirmer. Les gangs vont bien eux aussi — sauf peut-être leurs copines, soit dit en passant. Ils vont bien parce qu’ils circulent, prélèvent leurs taxes, établissent leurs frontières, distribuent la mort et négocient la vie. Ils décident qui peut traverser une rue, ouvrir un commerce, rejoindre sa maison ou revoir sa famille. Ils arrêtent, jugent, condamnent et rançonnent. Ils disposent de territoires, d’armes, d’informateurs, de ressources financières et d’une capacité de nuisance que beaucoup d’institutions publiques pourraient leur envier. Pendant que l’État attend, les gangs décident.

Pendant que l’État se réunit, les gangs agissent. Pendant que l’État parle de reprendre le contrôle, les gangs exercent déjà, sur plusieurs portions du territoire, les attributs concrets du pouvoir. Car le pouvoir n’est pas un titre, un cortège, un drapeau ou un bâtiment climatisé. Le pouvoir est la capacité de protéger, de contraindre, de délivrer et de punir. Celui qui décide de la liberté d’un inspecteur général de la Police nationale et chef de cabinet du ministre de la Défense détient, au moins durant le temps de sa captivité, une part réelle de la souveraineté. Ton enlèvement dépasse ainsi le cadre d’un kidnapping parmi d’autres. Il constitue un test de pouvoir.

Et depuis plus de deux mois, l’État échoue chaque jour à ce test. Le plus terrible, cher ami, n’est peut-être même pas que tu aies été enlevé. Le plus terrible est que ton enlèvement soit progressivement devenu compatible avec le fonctionnement normal du pays. Une République peut continuer à respirer tout en étant moralement morte. Elle peut ouvrir ses banques, faire rouler ses autobus, organiser ses réunions et diffuser ses bulletins d’information pendant qu’un de ses serviteurs attend sa délivrance.

Nous avons atteint ce degré supérieur de la catastrophe où le drame ne suspend plus rien, où l’exception ne provoque plus de rupture, où l’horreur elle-même est absorbée par la routine. Le pays continue, parce que chacun a appris à porter sa part de malheur sans interrompre sa marche. Les citoyens se rendent au travail pendant que leurs proches sont séquestrés. Les familles cherchent de l’argent pendant que les autorités cherchent leurs mots. Les victimes pleurent en privé afin de ne pas déranger la mise en scène publique de la normalité. Ce que le gouvernement présente comme la résilience du peuple est souvent l’abandon d’une population qui n’a même plus le luxe de s’arrêter pour mesurer l’étendue de sa douleur. Je ne t’écris pas pour t’apprendre ce que tu sais mieux que nous. Je t’écris pour refuser que ton premier enlèvement soit suivi d’un second : celui de ta disparition de notre mémoire collective.

Car on peut enlever un homme dans la rue, mais on peut aussi l’enlever de la conscience publique en cessant de prononcer son nom. Le silence institutionnel devient alors le complice involontaire des ravisseurs. Les criminels retiennent le corps; l’indifférence efface la personne. Voilà pourquoi je suis venu, depuis le lieu de tous mes maux, t’annoncer que tout va bien. Cette phrase n’est pas une consolation. Elle est une accusation. Tout va bien pour ceux qui ont appris à vivre de l’effondrement. Tout va bien pour les institutions qui ont séparé leur existence de leur mission. Tout va bien pour les responsables qui confondent la continuité administrative avec la continuité de l’État. Tout va bien, précisément parce que le malheur d’un homme, même haut placé, même brillant, même utile à son pays, ne suffit plus à déranger l’ordre des indifférents. Mais pour nous, tout n’ira pas bien tant que tu ne seras pas libre. Tout n’ira pas bien tant que ta famille ne retrouvera pas la sienne.

Tout n’ira pas bien tant que ceux qui ont reçu les armes, les budgets, les titres et l’autorité pour protéger la population ne répondront pas de leur incapacité. Tout n’ira pas bien tant que les gangs continueront de démontrer qu’ils peuvent enlever un haut responsable de la sécurité nationale et obliger toute une République à attendre leur décision. Cher James, si ces mots te parviennent un jour, sache qu’ils ne sont ni une oraison ni une résignation. Ils sont une manière de maintenir ton nom debout pendant que tant d’institutions gardent la tête baissée. Ils sont aussi une sommation adressée au gouvernement, à l’armée, à la Police nationale et à la Force de répression des gangs : ramenez James Boyard et sa famille. Car un État qui s’accommode de la captivité de ses propres serviteurs ne peut plus prétendre protéger qui que ce soit. En attendant, cher ami, tout va bien. Effroyablement bien.

𝑃𝑎𝑟 𝐽𝑒𝑎𝑛 𝑉𝑒𝑛𝑒𝑙 𝐶𝑎𝑠𝑠𝑒́𝑢𝑠

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