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Anthropophagie, vodou et capitalisme : le LADIREP ausculte les maux d’Haïti à travers un prisme inédit

Le vendredi 19 juin 2026, la Villa Saint-Viateur de Port-au-Prince a été le théâtre d’une réflexion scientifique aussi iconoclaste que nécessaire. Réunis à l’initiative du laboratoire LAngages, DIscours et REPrésentations (LADIREP), enseignants-chercheurs, professeurs et étudiants ont planché sur un thème pour le moins provocateur : Anthropophagie : vodou, capitalisme et la question de l’éthique.

D’emblée, le professeur Edelyn Dorismond, directeur du LADIREP, a posé les jalons d’une réflexion exigeante. Loin de tout exotisme ou de toute stigmatisation du vodou, il s’agissait d’interroger une « autre forme d’éthicité, irréductible aux catégories occidentales ». Une éthique où l’humain n’est plus un maître au-dessus du vivant, mais un simple maillon d’un ensemble plus vaste. Une proposition audacieuse qui invite à décentrer le regard.

Le professeur Claude Mane Das, doyen de la Faculté d’Ethnologie, a salué la vitalité du laboratoire et lancé un appel aux chercheurs haïtiens : nouer des partenariats avec des centres de recherche du Nord comme du Sud, en particulier dans la Caraïbe, pour donner à ces travaux une résonance internationale.

La critique marxiste n’était pas loin. Le professeur Jean Waddimir Gustinvil, directeur de la Recherche de l’UEH, a rappelé que dès le XIXe siècle, Marx pensait le capitalisme comme une force vampirique. Sa formule célèbre – « Le capital est du travail mort qui, semblable au vampire, ne s’anime qu’en suçant le travail vivant » – trouve un écho troublant dans l’actualité haïtienne.

Mais l’anthropophagie peut aussi être un geste de résistance. La professeure Séloua Luste Boulbina l’a rappelé en évoquant l’anthropophagie culturelle du modernisme brésilien théorisé par Oswald de Andrade : dévorer le maître pour mieux s’approprier sa force.

Le professeur Gédéon Louis a poussé la réflexion plus loin en appliquant cette grille à la crise sécuritaire. La gangstérisation d’Haïti n’est pas un simple symptôme de l’effondrement de l’État, mais une « machine anthropophagique autonome » qui obéit à sa propre logique. En trois mouvements – désubjectivation, bestialisation, brutalisation – elle ronge les corps et l’humanité elle-même.

Le professeur Képler Aurélien a ajouté une pièce au dossier en confrontant l’histoire des sociétés secrètes vodou, jadis outils de résistance contre l’esclavage, à leur « étrange cohabitation » actuelle avec les gangs dans l’Artibonite. La désillusion est amère : ce qui fut un rempart contre la déshumanisation semble désormais impuissant.

Face à ce constat, plusieurs intervenants ont plaidé pour une refondation épistémologique. Le professeur Jean Yves Marie Blot a appelé à une « décolonisation du regard » sur le vodou, qu’il refuse de réduire à un folklore. Il y voit une « cosmologie du vivant » et une « épistémologie alternative » susceptible d’éclairer autrement les crises contemporaines.

Le professeur Bildadson Cadelus a élargi la critique à l’humanisme des Lumières, dont l’universalisme s’est historiquement construit sur des pratiques coloniales et esclavagistes. La démocratie importée en Haïti ne débarque pas dans un espace neutre, mais dans une société meurtrie par une longue déshumanisation radicale.

Loin des clichés coloniaux, cette journée d’étude a offert une radiographie saisissante d’Haïti : un pays dévoré de l’intérieur par ses propres contradictions. Les gangs, le capital et l’État y fonctionnent comme de véritables machines anthropophagiques. Une réflexion qui, au-delà du cercle des chercheurs, interpelle tous ceux qui cherchent des clés pour sortir de l’impasse.

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