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Haïti-Élections : Entre les postes de péage maritimes, aériens et terrestres face aux intérêts de la population, la Primature doit choisir son camp !

Par Peterson Joseph

Une économie parallèle qui ne se contente plus de financer l’insécurité

En Haïti, la question sécuritaire ne peut plus être dissociée de la question économique. Les groupes armés, les acteurs du cabotage et la compagnie Sunrise ne représentent plus seulement une menace pour la population et les institutions : dans plusieurs territoires, ils sont devenus les piliers d’une économie parallèle fondée sur l’extorsion, le contrôle des grands axes routiers, la taxation illicite des marchandises et la mainmise sur toutes les voies de transport.

C’est là que réside l’une des contradictions majeures du processus électoral en cours. L’État prépare des élections censées restaurer une légitimité politique, alors qu’une partie du territoire national demeure soumise à des mécanismes économiques et territoriaux qui échappent largement au contrôle des autorités.

Du péage terrestre au contrôle des corridors économiques

Le phénomène ne se limite pas aux quartiers sous emprise des groupes armés. Le contrôle des routes redessine progressivement la géographie économique du pays.

Les postes de contrôle et les droits de passage imposés aux transporteurs constituent une forme de fiscalité parallèle. À chaque étape, le coût est répercuté sur le consommateur. Le produit qui arrive sur le marché n’intègre donc plus seulement les coûts de production et de transport : il inclut désormais le prix de l’insécurité.

Ainsi, les camions en provenance de Malpasse doivent s’acquitter de 2 000 dollars américains, ceux qui empruntent les routes vers le Grand Nord paient jusqu’à 170 000 gourdes, sans oublier le calvaire des minibus, qui déboursent environ 10 000 gourdes à chaque poste de péage, y compris ceux tenus par les brigadiers.

Cette économie de prélèvement génère un cercle vicieux : plus les routes sont contrôlées, plus leur usage devient coûteux ; plus le transport terrestre se complique, plus les acteurs économiques cherchent des itinéraires alternatifs.

C’est précisément à ce moment que les voies maritime et aérienne entrent en scène.

Quand le blocage des routes enrichit les corridors maritimes

Le développement du cabotage entre Port-au-Prince et le Grand Sud illustre parfaitement cette recomposition.

La paralysie de la route nationale numéro 2 a déplacé une partie importante du transport de marchandises vers la mer. Selon des chiffres rapportés par Le Nouvelliste, les revenus mensuels générés par ce trafic pourraient atteindre 54 millions de dollars américains mensuellement, avec des coûts allant jusqu’à 4 000 dollars pour les camions chargés et 1 000 dollars pour les camions vides entrant à Port-au-Prince.

Autrement dit, le crime organisé n’a pas besoin de contrôler directement chaque bateau pour tirer profit de la paralysie des routes. Il lui suffit d’instaurer le chaos, de planifier des massacres et de rendre le transport terrestre suffisamment risqué ou coûteux pour provoquer le déplacement des flux économiques.

Le ciel devient à son tour un corridor économique stratégique

Le même mécanisme opère dans le transport aérien.

Lorsque la route devient impraticable et que le maritime ne répond plus à toutes les exigences, l’avion et l’hélicoptère s’imposent comme solutions de substitution. Mais ces solutions, en raison de leurs coûts très élevés, restent accessibles à une minorité.

La catastrophe de Sunrise s’inscrit dans ce modèle : un véritable poste de péage aérien, où l’extorsion fait tripler le prix d’un billet Haïti–Miami pour un simple trajet Port-au-Prince–Cap-Haïtien.

Il en résulte une fragmentation du territoire : ceux qui disposent de ressources financières peuvent contourner les zones dangereuses par voie aérienne ou maritime ; les autres restent prisonniers de territoires où la mobilité est contrôlée ou sévèrement limitée.

Les similitudes entre les pratiques d’extorsion des différents postes de péage laissent supposer une entente tacite avec les groupes criminels. Les accusations de « rareté organisée », de collusion ou d’accords occultes semblent donc étayées par les faits documentés.

Une « courbe de Laffer » de l’économie criminelle ?

Cette réalité amène à poser une question économique rarement soulevée : jusqu’où les groupes criminels peuvent-ils augmenter leurs prélèvements sans détruire les activités économiques dont ils dépendent ?

On pourrait parler, par analogie, d’une « courbe de Laffer criminelle ».

À court terme, augmenter les prélèvements peut accroître les revenus. Mais au-delà d’un certain seuil, l’extorsion risque de provoquer la fermeture des entreprises, la contraction des échanges, la fuite des capitaux et le déplacement des activités vers d’autres corridors.

Le problème que les élections ne peuvent pas contourner

C’est ici que le processus électoral prend tout son sens.

Le CEP poursuit actuellement les préparatifs des prochaines élections, conformément au cadre électoral adopté en juin 2026.

Mais une élection ne se résume pas à l’installation de bureaux de vote, à l’impression de bulletins ou au décompte des suffrages.

La question fondamentale est de savoir qui contrôle réellement les territoires où les électeurs sont appelés à se rendre, qui maîtrise les déplacements, qui régule les activités économiques et qui dispose des moyens d’influencer les populations.

Le risque d’une capture économique du processus politique

Le véritable danger n’est donc pas seulement que les élections soient perturbées par l’insécurité. D’ailleurs, les acteurs du chaos feront tout pour empêcher la réouverture des grands axes routiers – l’incendie du commissariat de Gressier en est un indice majeur.

Le danger est plus profond : il est celui d’une infiltration progressive de la politique par l’économie criminelle.

Pour organiser des élections crédibles en Haïti, cela implique de rétablir la circulation sur les axes principaux, de sécuriser les infrastructures stratégiques, de renforcer les capacités de contrôle maritime et frontalier, de combattre les flux financiers illicites et, surtout, d’empêcher que l’argent de l’économie parallèle ne soit converti en influence politique.

La communauté internationale elle-même insiste sur la nécessité de contrôler les frontières et les capacités maritimes, et de traiter les réseaux financiers qui alimentent les groupes criminels.

Le véritable enjeu du scrutin

Le débat électoral haïtien ne devrait donc pas se limiter à une seule question : qui gagnera les prochaines élections ?

Il devrait commencer par une interrogation bien plus fondamentale :

Qui contrôle réellement Haïti aujourd’hui : l’État, le marché légal, ou une économie criminelle de plus en plus structurée ?

En définitive, pour organiser de véritables élections en Haïti, le Premier ministre Fils-Aimé doit s’attaquer à cette économie criminelle qui cherche sans cesse à instaurer le chaos et à entraver la bonne gouvernance pour pérenniser son emprise.

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