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Haïti : radiographie d’une économie mafieuse où argent, armes et pouvoir s’entretiennent

Le rapport du Groupe d’experts des Nations unies, publié le 3 septembre 2026, occupe une place centrale dans l’actualité politique haïtienne. Plusieurs personnalités y sont citées pour leurs liens présumés avec des groupes armés. Le document met aussi au jour l’articulation entre criminalité, trafics de drogue et de munitions et certaines activités économiques illicites.

Dans un entretien accordé à Magik9 et le Nouvelliste, le vendredi 9 octobre 2026, Romain Le Cour, expert de Global Initiative, a affirmé que, ce texte est le « plus détaillé » jamais publié sur la question. Le rapport ne se contente pas de dresser le portrait des chefs de gangs : il révèle une architecture dans laquelle l’argent, les armes et le pouvoir se nourrissent réciproquement. « En Haïti, la violence est un système », résume l’analyste. Or, pour comprendre un système, il faut d’abord en suivre le financement.

L’extorsion avant tout

Contrairement à une idée répandue, l’économie des groupes armés ne repose pas d’abord sur le narcotrafic. Elle s’appuie sur un mécanisme plus immédiat et plus quotidien : l’extorsion. Dans les zones qu’ils contrôlent, les populations paient, les transporteurs paient, les commerçants paient, les activités économiques paient. Barrages et points de contrôle sont devenus de véritables instruments de collecte, une taxation imposée par la force, prélevée sur chaque cargaison et chaque transaction.

Le narcotrafic en complément

À cette base s’ajoutent les revenus des trafics illicites. Le rapport décrit la place d’Haïti dans les circuits caribéens de transit de la cocaïne vers l’Europe. Les expéditions dissimulées soulèvent des questions sur les moyens logistiques mobilisés, les intermédiaires impliqués et les complicités éventuelles. La rentabilité de ces activités tient autant aux sommes générées qu’à la capacité de réinvestir les profits.

Le cercle vicieux des armes

C’est ici que se situe l’un des mécanismes centraux mis en évidence : le lien direct entre revenus criminels et approvisionnement en armes. Les profits de l’extorsion et des trafics renforcent les capacités opérationnelles ; les armes consolident le contrôle territorial ; ce contrôle génère de nouveaux prélèvements. La violence nourrit l’économie criminelle autant que l’économie criminelle nourrit la violence. Selon le rapport, « 70 % des armes et munitions saisies auprès de deux groupes criminels provenaient de stocks de la Police nationale d’Haïti ». Les réseaux exploitent donc les failles des dispositifs de contrôle institutionnel. « Réduire durablement cette économie suppose de s’intéresser autant aux sources de financement qu’aux circuits d’acquisition et de circulation des armes », souligne Le Cour.

Une nébuleuse de relations

L’analyse ne s’arrête pas aux groupes armés isolés. Elle porte sur les connexions présumées entre responsables politiques, acteurs économiques, intermédiaires et organisations criminelles. L’attention s’est trop souvent concentrée sur les chefs de gangs, « en omettant qu’ils font partie d’un système de relations triangulaires qui implique des élus et d’anciens élus, des personnalités politiques, des intermédiaires et des opérateurs politiques, ainsi que des acteurs du secteur économique ». Le rapport met en évidence cette « nébuleuse de relations », difficile à saisir et à prouver. Un homme politique haïtien avait confié cette métaphore à Romain Le Cour il y a trois ans : « Les relations entre les secteurs économiques, politiques et les groupes criminels en Haïti, c’est comme l’oxygène : tu sais qu’il y en a tout autour de toi, mais tu ne le verras jamais. »

Ces relations — soutiens, facilités, transactions ou formes de protection — constituent l’aspect le plus sensible du document. Les allégations doivent être vérifiées individuellement et les droits de la défense respectés. Mais l’approche du rapport est précisément de replacer les activités criminelles dans leur environnement économique et institutionnel. « Il ne suffit pas d’identifier les exécutants, rappelle Le Cour. Il faut aussi examiner les mécanismes qui rendent leurs activités possibles et les éventuels bénéficiaires économiques de ces circuits. »

Justice et impunité

La question financière rejoint celle de la justice lorsque les activités criminelles ne donnent lieu à aucune poursuite effective. Romain Le Cour insiste sur le décalage entre les informations recueillies par les experts internationaux, les sanctions adoptées par certains États et les suites judiciaires observables en Haïti. Leur faible articulation entretient la frustration face à l’absence de conséquences concrètes. « La présomption d’innocence doit être respectée, mais elle ne saurait justifier l’absence d’investigations », tranche-t-il.

L’envers humain

Derrière les circuits financiers et les connexions présumées, il y a des visages et des corps. Selon le rapport, Médecins sans frontières a pris en charge 2 485 victimes de violences sexuelles à Port-au-Prince entre janvier et mai 2026. Parmi elles, 72 % ont été violées par des hommes armés et 64 % ont subi des viols collectifs. La majorité étaient des femmes et des jeunes filles ; 16 % des victimes étaient mineures, certains enfants âgés de 8 à 10 ans. Ces chiffres constituent l’envers humain de l’économie mafieuse.

L’autoroute maritime du narcotrafic

Le rapport final du groupe d’experts des Nations Unies, documente par ailleurs trois saisies majeures. Le 13 juillet 2025, la PNH interceptait 1 045 kg de cocaïne au large de l’île de la Tortue ; la cargaison, venue de Colombie, était estimée à environ 34 millions de dollars. Le 14 juillet 2025, un conteneur quittait le Cap-Haïtien pour Anvers, où 1 156 kg de cocaïne étaient découverts le 22 août, dissimulés selon la méthode du « rip-off » dans une cargaison de cacao. Enfin, le 30 avril 2026, les garde-côtes américains saisissaient 1 376 kg de cannabis au large de Môle-Saint-Nicolas. Ces données ne signifient pas que les exportateurs concernés participaient aux trafics : elles révèlent surtout les risques de détournement des chaînes logistiques.

Lutter contre cette économie mafieuse, c’est suivre l’argent, comprendre les réseaux, contrôler les armes et traduire les preuves en procédures judiciaires crédibles. « La responsabilité est entre les mains des autorités haïtiennes », conclut Romain Le Cour.

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