Site icon Radio Télé Confiance

QUAND LES MAÎTRES DU JEU PRÉTENDENT ARBITRER LES ÉLECTIONS : POUR UNE ULTIME TRANSITION DÉMOCRATIQUE DE DEUX ANS

Essai de sociologie politique critique sur la crise de l’État, la démocratie et la reconstruction de la souveraineté populaire en Haïti

Par Pierre Wilkens CHERISME

La crise haïtienne contemporaine ne peut plus être comprise comme une simple succession de crises gouvernementales, de violences ou de retards électoraux. Elle révèle une décomposition plus profonde du rapport entre l’État, le territoire, la citoyenneté et la souveraineté. Affaiblissement de l’autorité publique, fragmentation territoriale, insécurité, déplacements de populations, précarisation économique et désinstitutionnalisation constituent désormais les dimensions interdépendantes d’une même crise structurelle.

La tragédie de Kenscoff illustre cette réalité : lorsque la violence restreint la mobilité, déplace les populations et fragilise l’autorité publique, les conditions sociologiques de l’exercice de la citoyenneté sont nécessairement affectées.

Dès lors, la question fondamentale n’est pas de savoir si Haïti doit retourner aux élections. Elle est de déterminer si les conditions sécuritaires, institutionnelles et sociales permettent à une élection de traduire effectivement la volonté libre, pluraliste et souveraine du peuple. Le problème n’est donc pas l’élection, mais la possibilité d’une élection véritablement démocratique.

La démocratie au-delà de l’urne

Assimiler démocratie et élections constitue une erreur conceptuelle majeure. Robert A. Dahl, dans Polyarchy, rappelle que la démocratie repose sur la participation effective, la compétition politique et le pluralisme. Une élection ne peut être démocratique que si les citoyens disposent réellement de la liberté nécessaire pour participer au processus politique.

Que signifie le droit de vote lorsque la peur empêche de circuler ? Que signifie la compétition lorsque certains territoires échappent à l’autorité effective de l’État ? Que signifie la liberté de campagne lorsque candidats, militants et électeurs peuvent être menacés ? Ces questions ne sont pas des arguments contre les élections : elles constituent précisément des arguments en faveur d’élections authentiquement démocratiques.

État, violence et rapports de pouvoir

Max Weber permet de comprendre la dimension institutionnelle de la crise à travers la capacité de l’État à exercer le monopole de la violence physique légitime. Hannah Arendt rappelle cependant que le pouvoir politique ne se réduit pas à la coercition : il naît également de la capacité des citoyens à agir ensemble dans un espace public commun.

La reconstruction haïtienne doit donc éviter deux réductionnismes : réduire la crise à la sécurité ou réduire la démocratie à l’élection. Il faut simultanément restaurer l’autorité publique, la sécurité citoyenne et la capacité collective d’agir politiquement.

Marx, Gramsci et Fanon permettent ensuite d’interroger les rapports matériels et symboliques qui structurent le pouvoir. Marx analyse les rapports économiques et sociaux ; Gramsci, la production du consentement et l’hégémonie ; Fanon, la reproduction des rapports de domination dans les sociétés postcoloniales. Leur croisement conduit à quatre questions essentielles : qui possède ? Qui domine ? Qui produit le consentement ? Et qui peut encore agir politiquement ?

À cette lecture s’ajoutent Quijano, Alavi et Chatterjee, qui permettent d’interroger la souveraineté haïtienne dans un système international asymétrique. La coopération internationale doit renforcer la capacité de l’État haïtien à décider pour lui-même, et non se transformer en substitution durable aux mécanismes nationaux de décision.

La transition : nécessité et danger

La pensée haïtienne rappelle elle aussi que la démocratisation ne saurait être réduite au calendrier électoral. Gérard Pierre-Charles, Laënnec Hurbon, Sauveur Pierre Étienne et Pierre-Raymond Dumas ont chacun contribué à mettre en évidence les difficultés structurelles de la démocratisation, la faiblesse de l’État et le caractère interminable des transitions haïtiennes.

Le paradoxe est évident : la transition, conçue comme un passage vers la normalité institutionnelle, peut devenir une forme de permanence politique. Elle cesse alors d’être un pont et devient le paysage.

C’est pourquoi une transition de deux ans ne peut être justifiée que comme un instrument exceptionnel de démocratisation, et non comme un substitut permanent à la démocratie. Elle devrait être temporaire, limitée, inclusive, transparente, contrôlée et juridiquement orientée vers une sortie garantie.

Deux années devraient permettre de restaurer progressivement la sécurité, rétablir l’autorité publique, renforcer la justice et l’administration, reconstruire l’espace civique, restaurer la confiance institutionnelle et préparer méthodiquement des élections crédibles. Cette période devrait être accompagnée de jalons vérifiables, d’indicateurs publics et d’obligations institutionnelles précises.

La réussite d’une telle transition ne devrait pas être mesurée à sa durée, mais à sa capacité à rendre sa propre existence inutile.

Une architecture de limitation du pouvoir

L’hypothèse d’une architecture bicéphale peut être envisagée afin d’éviter la concentration du pouvoir durant la période transitoire. Elle ne saurait toutefois constituer une solution absolue. Sa pertinence dépendrait de garanties concrètes : pluralisme, limitation des mandats, contrôle mutuel, transparence, reddition de comptes et limitation temporelle du pouvoir.

La transition devrait surtout être organisée autour d’une séquence claire : sécuriser, institutionnaliser, réconcilier, préparer, électoraliser, transférer. Organiser des élections avant de reconstruire les conditions institutionnelles et sécuritaires reviendrait à inverser cette logique.

Souveraineté populaire et responsabilité internationale

La communauté internationale — France, États-Unis, Canada, OEA, ONU et CARICOM — peut jouer un rôle important dans la sécurité, la médiation, le renforcement institutionnel et l’accompagnement électoral. Mais une distinction fondamentale doit être établie entre coopération internationale et tutelle politique.

Coopérer ne signifie pas décider pour Haïti. Cela signifie aider Haïti à retrouver la capacité de décider pour elle-même.

Michel-Rolph Trouillot et Jean Casimir invitent parallèlement à replacer le peuple haïtien au centre de la production politique. Le peuple ne peut être convoqué uniquement pour voter après que les décisions essentielles ont déjà été prises ailleurs. Il doit participer à la définition de la transition, des institutions, du consensus et des règles électorales.

Pour un pacte national de transition

Une transition crédible devrait naître d’un dialogue national associant les forces politiques, la société civile, les secteurs économiques, les universitaires, les organisations communautaires, les autorités religieuses, les organisations professionnelles, la jeunesse et la diaspora.

Ce dialogue devrait aboutir à un pacte national de transition précisant la durée, les institutions, leurs compétences, les mécanismes de contrôle, les critères sécuritaires, les étapes de reconstruction, le calendrier électoral et les conditions juridiquement contraignantes de sortie.

Haïti ne doit donc ni reproduire mécaniquement ses institutions existantes ni rechercher une rupture totale. Il faut distinguer ce qui doit être conservé, réformé, supprimé ou reconstruit. L’objectif est de refonder l’État sur des bases démocratiques, institutionnelles, sociales et citoyennes plus solides.

Sortir de la transition par la transition

Haïti ne manque pas seulement d’élections ; elle manque des conditions permettant aux élections de produire une véritable légitimité démocratique. L’urgence n’est donc pas de choisir entre transition et élections, mais de construire la transition qui permettra de sortir durablement de la logique des transitions.

Deux années ne doivent pas représenter deux années supplémentaires de pouvoir. Elles doivent être deux années de reconstruction, de sécurisation, d’institutionnalisation, de réconciliation et de préparation démocratique.

Deux années pour restaurer l’État.
Deux années pour rétablir la sécurité.
Deux années pour reconstruire les institutions.
Deux années pour réouvrir l’espace civique.
Deux années pour restaurer la confiance.
Deux années pour préparer les élections.

Puis, enfin : rendre le pouvoir au peuple.

La véritable question n’est donc plus : « Transition ou élections ? », mais : « Quelle transition peut rendre les élections véritablement démocratiques ? »

La démocratie ne se résume pas à une urne. Elle suppose un territoire, des citoyens libres, des institutions, la sécurité, la liberté du désaccord et la possibilité réelle de choisir.

L’objectif ultime doit être de construire la transition qui rendra toutes les autres inutiles.

Quand les maîtres du jeu prétendent arbitrer les élections, le peuple ne doit pas être condamné à jouer sa propre survie.

Il faut restaurer l’État.
Il faut restaurer la liberté.
Il faut restaurer la citoyenneté.
Il faut restaurer la confiance.
Puis rendre définitivement la parole au peuple haïtien.

Quitter la version mobile